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« Le transhumanisme est-il un humanisme ? » de Gilbert Hottois

« Le transhumanisme est-il un humanisme ? » de Gilbert Hottois

« Le transhumanisme est-il un humanisme ? » de Gilbert Hottois 738 1200 Mathias TECHER

 

Cet essai, du philosophe et professeur émérite de l’Université Libre de Bruxelles Gilbert Hottois, est une analyse, à la fois historique et philosophique, du transhumanisme. L’essayiste, Membre de l’Académie royale de Belgique et auteur d’un dictionnaire et d’une encyclopédie de bioéthique, se penche sur les questions de fond que soulève ce mouvement de pensée hétéroclite. Celui-ci indique d’ailleurs la chose suivante en ouverture de son essai, le transhumanisme, on en « fait » sans le savoir. Cet ouvrage, paru aux éditions de l’Académie Royale de Belgique en 2014, est donc une invitation à prendre du recul vis à vis d’un sujet qui soulève bon nombre de passions, de peurs et de fascinations. En somme un sujet qui, quoiqu’on en dise, ne nous laisse pas indifférent.

 

L’avant propos de l’ouvrage pose d’emblée les assises socio-historiques de ce mouvement dont on oublie bien souvent les origines. Le philosophe distingue ainsi quatre principales filiations au mouvement de pensée transhumaniste, on peut ainsi se pencher sur ses inspirations issues de la pensée moderne du progrès des Lumières européennes, de l’évolution des sciences et des techniques biomédicales s’émancipant peu à peu du paradigme purement « thérapeutique » (entrant ainsi peu à peu dans le paradigme « amélioratif »), de l’évolution des technosciences cybernétiques et informatiques (incluant les développements de la robotique et de l’intelligence artificielle, thèmes aux accents fortement « posthumanistes » – terme souvent confondu d’ailleurs, à tort, avec le « transhumanisme » –), et enfin de la science-fiction (thème non abordé dans cet essai). Une cinquième filiation est également à établir, selon Gilbert Hottois, vis à vis des mouvements de contre-culture californiens des années soixante. Ce préambule présente donc la complexité que revêt l’étude de ce mouvement, que l’on peut aborder via de multiples points de vue, qu’ils soient historiques, culturels, sociologiques, politiques, économiques ou philosophiques, etc. Le point de vue ici développé ici est quant à lui d’ordre philosophique, orienté vers une critique constructive et méthodique, non partisane. Le philosophe, acteur influent des débats de bioéthique européens depuis le milieu des années quatre-vingt, met ici en avant les quelques aspects du potentiel philosophique d’une réflexion critique vis à vis du transhumanisme. Une critique à même de mettre en lumière, de façon cohérente, un vaste ensemble d’idées et de réflexions à la fois anthropologiques, épistémologiques, éthiques, politiques et mêmes ontologiques, sujets centraux dans bon nombre des débats de bioéthique contemporains.

 

Suite à cette introduction concernant les origines et l’étendue de la question transhumaniste, le philosophe s’attarde sur l’étude de plusieurs rapports, à la fois américains et européens, rapports ayant contribué à la reconnaissance publique du transhumanisme et de ses idées. On y distingue là les deux approches les plus communes vis à vis de ce courant, d’une part l’approche enthousiaste et aux ambitions illimitées, position que l’on perçoit dans un rapport américain de 2002 commandité par la National Science Foundation (NSF) – cf : « Converging Technologies for Improving Human Performance ; NANOTECHNOLOGY, BIOTECHNOLOGY, INFORMATION TECHNOLOGY AND COGNITIVE SCIENCE» -, et d’autre part l’approche plus mesurée, prudente et presque conservatrice, que l’on perçoit dans un rapport européen de 2004 commandité par La Direction générale de la Recherche – cf : « Converging Technologies – Shaping the Future of European Societies » -. Nous voyons donc déjà là les sentiments communs et contradictoires qu’inspire ce mouvement de pensée aux expressions diverses, selon le contexte, l’époque et le lieu. Gilbert Hottois développe également le propos vis à vis de l’évolution de la position européenne concernant la question transhumaniste, notamment au travers de l’étude du rapport « Human Enhancement » de 2009, commandité par le parlement européen via l’Unité STOA (« Science and Technology Options Assessment »), soit quatre ans après le rapport commandité par La Direction générale de la Recherche. Ce rapport voit donc évoluer la position européenne concernant la distinction auparavant imperméable entre « thérapie » et « amélioration », mais également vis à vis de l’attention à accorder aux idées et mouvances transhumanistes à travers le monde. L’idée étant de s’emparer de ces questions et raisonnements avant que des pays et États peu scrupuleux, et éthiquement discutables, ne le fassent. L’idée générale est donc la suivante, le transhumanisme est de plus en plus pris au sérieux, que ce soit par les forces du marché ou les forces politiques, il n’est donc plus, dans la conscience populaire, du seul ressort de la science-fiction et devient peu à peu un enjeu de poids dans les débats éthico-politiques actuels et à venir. L’auteur démontre cependant que la position européenne reste fortement influencée par un contexte socio-historique qui lui est propre, à savoir un récit dont le ton dominant est à la fois « chrétien » et « social ». Ces différentes prises de positions, qu’elles soient américaines ou européennes, contradictoires ou similaires, permettent la mise en lumière de questionnements potentiellement lourds de conséquences. Questionnements que l’auteur côtoie régulièrement de par ses participations régulières à de nombreux colloques, séminaires, expertises, commissions et comités nationaux et internationaux, concernant la bioéthique.

 

Après l’étude de la réception des idées transhumanistes par les institutions actuelles, l’auteur en vient à questionner les assises historiques de cette mouvance. Plusieurs auteurs et personnalités sont ainsi pressentis pour remplir ce rôle, que ce soit du côté de Jean Pic de la Mirandole (1463-1494), de Francis Bacon (1561-1626), de Julien Offray de La Mettrie (1709-1751), ou encore du Marquis Nicolas de Condorcet (1743-1794). Ce dernier retient, selon Gilbert Hottois, l’attention des transhumanistes contemporains, du fait des prises de positions particulièrement avant-gardiste de certains de ses écrits. L’essayiste analyse ainsi quelques uns des ouvrages de Condorcet, notamment celui intitulé le « Tableau historique des progrès de l’esprit humain » publié en 1793, afin de démontrer la solidité de cette prétention somme toute justifiée. D’autres auteurs viennent par la suite enrichir cette pensée émergente qu’est le transhumanisme, c’est notamment le cas du biologiste et théoricien de l’eugénisme britannique Julian Huxley (1887-1975). Le philosophe situe là une rupture nette du transhumanisme vis à vis de toute forme de spiritualité ou de théologie, Huxley signant selon lui une prise de position franche de la part du transhumanisme pour une vision matérialiste, naturaliste, moniste, évolutionniste et humaniste du devenir de l’Homme. Ces visions, bien qu’ayant enrichit la pensée de cette mouvance, n’en constituent pas pour autant l’intégralité, puisque le transhumanisme n’a pas cessé de muter afin de s’accorder avec son temps. Gilbert Hottois en vient par la suite à parler de la fondation de la World Transhumanist Association (WTA) en 1998 (aujourd’hui connue sous le nom de « Humanity+ ») par le philosophe suédois Nick Bostrom et le philosophe britannique David Pearce, une tentative de regroupement idéologique destinée à structurer et faire connaître de façon plus académique la nébuleuse transhumaniste contemporaine. Cette fondation ayant contribué, selon l’auteur, à l’élargissement de la pensée transhumaniste, qui s’inspire dorénavant de la littérature contemporaine relevant de la bioéthique, littérature non forcément transhumaniste par ailleurs. Le mouvement transhumaniste en vient donc dorénavant à conserver son désir de transcendance technique et biologique, tout en lui accolant une réflexion préventive vis à vis des risques potentiels, à la fois éthiques et technologiques, d’une telle entreprise. Nous quittons donc là la vision purement hédoniste que l’on accole bien souvent à cette mouvance. Cette partie est également l’occasion pour l’auteur d’établir une distinction claire entre les termes « transhumanisme » et « posthumanisme », permettant par la même une clarification sémantique du sujet. Le philosophe revient donc sur les différentes acceptions des deux termes, des plus radicales aux plus modérées, ce qui permet la remise en question de certains des postulats fondateurs de nos visions humanistes à la fois traditionnelles et modernes (jugés par les courants transhumanistes comme anthropocentristes, spécistes et a-scientifiques). Vient ensuite une analyse philosophique de certaines prises de position transhumanistes, qui diffèrent des visions humanistes communément admises. Sont ainsi passées en revue les positions philosophiques et éthiques de ce courant de pensée concernant des sujets divers et variés. Des sujets tels que la notion même de personne (question ontologique), l’autonomie de la personne (question éthique), la position matérialiste (question philosophique), ainsi que le rapport à la technique et à la mort (question bioéthique). Le transhumanisme est ainsi vu comme un humanisme sans à priori, a l’approche empiriste et expérimentaliste. En somme, un paradigme désireux d’offrir un nouveau Grand Récit à l’Histoire humaine, un récit s’ancrant dans la prospective et l’imaginaire humain, d’une façon résolument optimiste. Vision que l’on peut retrouver dans l’article « Future of Humanity » de Nick Bostrom. Une vision que le transhumanisme essaie d’atteindre de différentes façons, d’où l’intérêt de l’auteur de nous inciter à une prise de recul vis à vis des différents courants transhumanistes, qui peuvent s’apparenter à la fois à des mouvements de type libéral, voir néolibéral, ou encore à l’extrême opposé via une approche de type social-démocrate… Des approches disposant d’un fond similaire, mais de formes parfois radicalement différentes.

 

 

Ainsi, si le transhumanisme peut prétendre au rôle d’une nouvelle forme d’humanisme, il en va tout autrement du posthumanisme, complètement déconnecté de cette notion de par son objet même, qui ne relève pas de l’humain. L’auteur retient donc de ce mouvement l’intérêt que celui-ci porte à des questions que tôt ou tard nous serons amenés à nous poser. Car, comme celui-ci ne manque pas de la rappeler, bien qu’il n’est pas question d’apporter une importance démesurée à ce mouvement de pensée (du fait de son manque de cohésion interne), s’en désintéresser complètement serait une erreur. Ce qui rend ce sujet plus important qu’hier est l’étendue croissante de nos capacités techniques dans de multiple domaines (médecine, robotique, biotechnologies, sciences cognitives, nanotechnologies, etc). Les limites à nos progrès ne pouvant être clairement définies, il est important de nous exercer aux projections d’ordre éthiques, philosophiques, voir même ontologiques. Exercice que nous propose, dans une certaine mesure, la (ou les) pensée(s) transhumaniste(s). Pensée(s) qui nous offre(nt) une alternative aux abris symboliques et trompeurs des religions et des métaphysiques idéalistes, et qui est à même de nous prémunir du nihilisme ou des pensées postmodernistes abstraites et peu en lien avec le réel. Gilbert Hottois nous invite donc à l’exploration d’un transhumanisme critique et prudent, afin de poursuivre de façon raisonnée cet idéal d’amélioration indéfinie du genre humain. Ce qui nous invite à actualiser l’image que nous avons de l’Humain et de sa place dans l’Univers. Car ce n’est qu’avec du recul et de la réflexion que nous serons à même d’énoncer des projets de sociétés de plus en plus viables, pour construire pourquoi pas un jour, l’ébauche d’une civilisation à la fois durable et soutenable.

 

Mathias TECHER

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En tant que président de l'ONG Civilisation 2.0, mon intérêt pour la connaissance se veut transdisciplinaire, tout comme l'objet de notre organisation. D'où l'intérêt, pour nous, de vous faire découvrir les lectures qui constituent la charpente de nos connaissances. Je mets donc ici à contribution mes réflexions et mon recul sur les différentes ressources bibliographiques qui constituent la moelle épinière de notre organisation. Une rubrique qui contribuera, à n'en pas douter, à l'essor des pensées et des actions proactives de tout un chacun.

2 commentaires
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    EKOTTO S RODRIGUE 27 janvier 2019 à 15h46

    En quoi donc le transhumanisme peut-il être considéré comme un humanisme ? Gilbert Hottois relaie les arguments que donne le transhumanisme soucieux de se situer dans le sillage de l’histoire de l’humanisme : L’humanisme depuis la Renaissance avec Pic de la Mirandole, puis les Lumières avec La Mettrie et Condorcet affirme sa foi dans la perfectibilité de l’individu et de la société. Le transhumanisme puisqu’il cherche à augmenter les capacités humaines, se considère donc comme son héritier. Etant en outre résolument optimiste, avec son projet d’amélioration de la société. Le transhumanisme affirme aussi que la liberté est pour lui une valeur cardinale. Il promeut tout particulièrement la libre latitude de modifier son corps comme on l’entend et de prendre des décisions de modification du génome de ses enfants. Au niveau de la collectivité, cette liberté doit permettre de maîtriser désormais l’évolution de l’humanité jusqu’alors livrée aux errements du hasard . L’égalité est une autre préoccupation des discours transhumanistes. Elle prend, elle aussi, une forme spécifique, puisque c’est par les manipulations génétiques librement consenties que les inégalités naturelles sont appelées à disparaître. Ainsi est prophétisé le passage d’une « redistribution de ressources purement sociales à la redistribution de ressources naturelles » , c’est-à-dire de matériel génétique. Comme l’humanisme, le transhumanisme dit rejeter le fanatisme, l’intolérance, le dogmatisme

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    EKOTTO S RODRIGUE 27 janvier 2019 à 15h48

    Il faut se positionner par rapport à cet enjeux que soulève l’impact des technosciences sur la transformation de la nature humaine .Le nouvel humanisme qui s’affirme déjà par le biais de la technoscience selon Hottois, correspond à la rencontre parfois en tension entre les traditions et la modernité ;pour Jacques Attali ,il s’agit là d’un défis et d’une question de responsabilité pour chaque société de penser son avenir comme progrès.
    Le technoprogressisme hottoisien essaie de proposer une alternative dans la conception même de la technoscience pour la coexistence avec l’humain et, il est important de savoir que la technoscience est ambivalente, elle ne peut évoluer au risque zéro. Puisque sa nature est essentiellement opératoire et manipulatrice. Gilbert Hottois nous fait comprendre que la technoscience est « essentiellement provocatrice, invention, manipulation » . Elle est impérative de nos jours, nous ne pouvons plus vivre en marge d’elle .Face donc à tous les dangers qu’elle pose, il faut également adopter une posture du risque , d’optimiste et Prendre au sérieux la pensée du « trans /posthumanisme». Pour Jean-Michel Besnier c’est aussi accepter qu’on ne puisse revenir en arrière ni confier notre sort à une force complètement en dehors du système, qui n’est rien d’autre que le Dieu transcendant .Or comme le propose bien Jacques Ellul l’action salvatrice ne peut venir que de Dieu. L’épistémologie et l’éthique doivent composer une réflexion adaptée à cette humanité élargie. C’est pourquoi nous parlons d’une éthique démiurgique et pratique. On ne peut éthiciser la technoscience parce qu’elle n’est pas une personne, c’est un produit de l’intelligence humaine. Ce mode propre d’existence des objets ne doit pas être subordonné aux luttes provoquées par les intérêts sociaux et politiques. Il faut dépasser le dualisme heideggérien et admettre que la technique et la culture sont des phases de l’être constamment en recherche d’équilibre d’humanisme durable.
    À la nouvelle génération, il est préférable d’inculquer le gout du futur. Sans cacher les difficultés qu’elle devra affronter .Il nous faudra apprendre à gérer le pouvoir démiurgique que la convergence actuelle (NBIC) nous donne et préserver notre humanité tout en assumant notre pouvoir immense sur nos cellules, nos neurones et nos chromosomes cela suppose une nouvelle lecture du monde. Hottois pense d’ailleurs à ce niveau qu’il faut :
    Concevoir de nouveaux discours et de nouvelles perspectives d’interprétation de l’essence de l’homme, est une chose, entreprendre le séquençage du génome humain en est une autre(…) Certaine conception de l’essence de l’homme pourrait parfaitement conduire à renoncer à une entreprise telle que le séquençage(…) Cette entreprise n’est pas et ne sera pas sans répercussion sur notre idée de l’homme »

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