« Le Bonobo, Dieu et nous : à la recherche de l’humanisme chez les primates » de Frans DeWaal

« Le Bonobo, Dieu et nous : à la recherche de l’humanisme chez les primates » de Frans DeWaal

« Le Bonobo, Dieu et nous : à la recherche de l’humanisme chez les primates » de Frans DeWaal 316 499 Mathias TECHER

Un ouvrage de Frans De Waal, psychologue, primatologue et éthologue néerlandais. Cet auteur est également professeur en éthologie des primates au département de psychologie de l’université Emory à Atlanta et directeur du Living Links Center au Yerkes National Primate Research Center. Cet ouvrage résume quant à lui une partie des travaux de l’auteur concernant l’origine naturelle des soubassements de nos comportements dits moraux et éthiques. Comportements que l’on attribue encore souvent aujourd’hui, et à tort, à une spécificité humaine unique, vestige d’une réflexion essentialiste limitante et subjective. L’auteur nous invite à une plongée dans l’histoire évolutionniste de la morale et des comportements qui lui sont associés. Une thèse qui appuie l’idée d’une origine biologique des fondements de nos comportements éthiques et sociaux. Cette réflexion s’appuie grandement sur les observations de terrain de Frans De Waal auprès d’espèces tels que les chimpanzés, les bonobos, ou encore les éléphants, sans compter le lien que celui-ci établit avec les découvertes issues des neurosciences et de travaux de chercheurs tel que Giacomo Rizzolati (notamment en ce qui concerne ses observations sur les neurones miroirs). L’auteur se permet également une réflexion plus étendue sur la philosophie morale au fil de l’histoire, et sur le rôle de la religion dans l’instauration et le renfort de certains de nos comportements éthiques. Étant un athée en faveur d’une laïcité active et créatrice de sens, Frans De Waal renverse les idées préconçues faisant de la religion une source de la morale. Celui-ci la voyant plutôt comme une « ouvrière de la onzième heure », complémentant nos instincts naturels de coopération et d’empathie. Cet ouvrage est donc une porte ouverte à une refonte de notre vision de ce qui constitue selon nous la « nature humaine ».

Dans les premières pages de l’ouvrage, De Waal s’évertue à démontrer le fait que l’Homme n’est pas réellement un innovateur en ce qui concerne l’adoption de comportements éthiques et sociaux. Dans les discussions historiques traitant de la problématique de la morale, bon nombre d’intellectuels ont avancé le fait que sans principe divin la morale n’avait plus lieu d’être. L’auteur a donc revêtu ses atours d’éthologue afin de discerner dans les comportements de nos cousins primates des indices tendant à prouver l’existence de tels comportements, en dehors de tout concept religieux et culturels au sens humain du terme. Preuve en est de ses observations sur le comportement de primates tels que les sapajous qui n’hésitent pas à solliciter des récompenses pour leurs semblables au détriment de leur propre intérêt. D’autres observations d’aides spontanées de primates envers des compagnons diminués, voir handicapés moteurs et mentaux, tendent à démonter l’image fortement répandue à l’époque, notamment au XIXème siècle, d’une nature uniquement cruelle et sauvage. Observations d’aides spontanées que l’on retrouve également entre des espèces différentes. Il est à noter que l’on reconnaît pleinement aujourd’hui le partage, entre tous les mammifères, de capacités dites d’empathie (comportements moins fréquents chez les reptiles bien que présents dans une certaine mesure). Les différences entre l’Homme et le règne animal sur le sujet ne serait alors plus qu’une question de degrés…

Par la suite, l’auteur s’applique à nous décrire sa rencontre avec l’espèce bonobo, qui tranche radicalement avec son expérience des chimpanzés. Les premiers étant plutôt orientés vers un système matriarcal et plus pacifique que les seconds. L’étude de ces mammifères permit à l’auteur de considérer les mécanismes de coopération plus en profondeur, complétant ainsi l’étude des mécanismes compétitifs qui dominaient davantage les écrits des éthologiques de l’époque. L’étude simultanée des chimpanzés et des bonobos par Frans De Waal permet donc de jeter un nouvel éclairage sur notre vision de l’évolution humaine et plus largement celle des homininés. Tranchant ainsi avec la vision exclusivement pessimiste et violente de l’époque, une vision supportée par une théorie désormais passéiste (mais que certains continuent de brandir malgré l’abondance de faits l’invalidant), qui était celle de la « Théorie du Vernis », théorie selon laquelle la moralité ne serait qu’une fine écorce recouvrant une nature considérée alors comme intrinsèquement mauvaise. L’auteur défend donc, arguments à l’appui, l’idée d’une morale venue d’en bas, mue par des comportements innés issus d’une histoire évolutive tendant à faire de nous les primates sociaux que nous sommes. D’où l’existence de notre aversion spontanée pour l’iniquité, ou encore nos réactions spontanées face à la vue d’un semblable qui souffre (traduisant ainsi des prédispositions au comportements empathiques), tous ces comportements qui surgissent avant même que nous puissions y réfléchir et qui sont les témoins, semble t-il, de nos prédispositions innées d’êtres sociaux.

L’auteur ne manque pas d’établir en contrepartie une étude des comportements dits agressifs et violents présents dans la nature, et que nous partageons également à plus ou moindres degrés. Comportements qui démontrent également les traits qui nous rapprochent du règne animal et qui trouvent leur expression dans certaines de nos façons d’établir la justice et de préserver l’équilibre social. Non pas que ça soit là un impératif évolutif inaliénable, mais cela démontre néanmoins l’existence de parallèles entre nos comportements et ceux que l’on retrouve sous des formes différentes, mais voisines, dans la nature. Que cela nous plaise ou non…

Frans De Waal se penche également sur la façon dont l’Homme s’est servi de concepts religieux afin d’apporter un support narratif à ces comportements dits moraux, qu’il s’est évertué de communiquer et de répandre au plus grand nombre via ce moyen, à la fois pour le meilleur et pour le pire. Bien que partageant les réticences des mouvements néo-athées envers les mécanismes religieux, l’auteur s’applique à démontrer qu’en retour le rejet radical des croyants est en soi un comportement tout aussi obscurantiste. C’est là que l’on voit la position laïque de celui-ci, une position visant à étudier le pourquoi de la persistance des institutions religieuses et les manques présents dans l’approche naturaliste et scientifique actuelle du monde. L’idée étant d’y déceler ce qui y fonctionne et ce qui pèche. En somme, une approche destinée à dépasser le conflit plutôt qu’à l’entretenir. L’auteur trouvant plus judicieux de chercher à comprendre le besoin de religion plutôt que de l’attaquer. L’éthologue ne manque pas de mettre en lumière les fondements émotionnels qui lient la démarche scientifique et religieuse, l’Histoire des sciences étant parsemée de biais de confirmations et de non-confirmations favorables ou non à l’émergence de découvertes pertinentes et constructives. L’Homme semble donc, malgré lui, être un être de croyance, ce qui fait de la méthode scientifique une méthode des plus contre-intuitive malgré son extrême efficacité.

Plusieurs chapitres traitent aussi des différentes études historiques concernant la morale, que ce soit du point de vue des gènes ou encore via la longue persistance de la théorie du vernis (théorisée par Thomas Henry Huxley et allant à contresens des réflexions de Charles Darwin sur le sujet). L’auteur nous fait également part des ses difficultés initiales à faire entendre raison à ses pairs vis à vis de ses observations et de ses conclusions concernant le principe d’une morale venue d’en bas. Blocus résultant d’une théorie du vernis fortement ancrée dans les esprits universitaires mais également dû au fait de certaines des conclusions désormais déboutées du béhaviorisme, à l’époque dominant dans le champ de la recherche. Béhaviorisme qui cohabite désormais avec le cognitivisme et qui permet de compléter l’étude du comportement humain de façon plus exhaustive. Frans De Waal relate également la fin foudroyante de la théorie du vernis vers la fin du XXème siècle, fin qu’il peine à expliquer mais qui s’avère probablement dû à l’essor du cognitivisme et de l’observation en temps réel de nos processus de cognition interne.

Une partie de l’ouvrage se penche également sur les liens de plus en plus étroits que l’on ne cesse de découvrir entre l’Homo Sapiens et les autres homininés ayant foulé notre Terre par le passé. Notre ADN étant un témoin direct de ces contacts comme ne manque pas de nous le rappeler l’auteur. Celui-ci remet cependant en question la version officielle traitant d’une lutte entre Sapiens et ses cousins, faisant de lui le dernier homininé en liste. Les différents croisements dont témoignent notre ADN pourraient également plaider en faveur d’une fusion pacifique entre les différentes populations (bénéficiant in fine à l’Homo Sapiens), donnant lieu à des croisements, expliquant ainsi les légères différences de composition génétique entre les différentes populations du globe. Frans De Waal met également en avant notre parenté avec les grands singes, ainsi qu’avec les singes et autres prosimiens. C’est là une façon pertinente d’éclairer notre vision concernant la place de notre espèce dans l’arbre généalogique.

Cet écrit est donc une invitation, selon nous, à reconsidérer nos idées préconçues vis à vis de nous même et de nos proches parents du règne animal. Les choses semblent bien plus complexes que ce que nous sommes tentés de théoriser de prime abord lorsque nous nous y penchons. Le réel n’étant pas une affaire à traiter de manière manichéenne, loin de là. Car plus nous étudions, plus nous repoussons au loin ces tentatives de compartimenter le monde en cases nettes et imperméables. Il existe ainsi des passerelles transdisciplinaires pouvant nous aider à extraire du sens et de la cohérence de ce qui nous entoure. Le tout est maintenant de continuer à les construire, en explorant toujours plus en avant ces interrogations multiples et variées qui n’ont de cesse de poindre à l’horizon. Un intérêt empreint d’humilité, de curiosité et de passion, un mélange pouvant nous amener à commettre des impairs, mais qui s’avère nécessaire pour motiver notre démarche. Ce sont là, selon nous, les ingrédients d’une réflexion proactive constructive et pertinente.

Mathias TECHER

 

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http://livre.fnac.com/a7898656/Frans-de-Waal-Le-bonobo-Dieu-et-nous

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Mathias TECHER
About the author

Mathias TECHER

En tant que président de l'ONG Civilisation 2.0, mon intérêt pour la connaissance se veut transdisciplinaire, tout comme l'objet de notre organisation. D'où l'intérêt, pour nous, de vous faire découvrir les lectures qui constituent la charpente de nos connaissances. Je mets donc ici à contribution mes réflexions et mon recul sur les différentes ressources bibliographiques qui constituent la moelle épinière de notre organisation. Une rubrique qui contribuera, à n'en pas douter, à l'essor des pensées et des actions proactives de tout un chacun.

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