L’avenir, un script en perpétuelle réécriture

L’avenir, un script en perpétuelle réécriture 2560 1196 Mathias TECHER

L’avenir, un script en perpétuelle réécriture

Lorsqu’on lit les journaux, les pages web, ou qu’on regarde la télévision, on a le sentiment que le futur s’est absenté, comme si l’urgence avait partout répudié l’avenir comme promesse. Déconnecté du présent, il est ainsi laissé en jachère intellectuelle et en déshérence libidinale. Or, tout comme on a pu le dire de la nature elle-même, il a horreur du vide. Il se laisse donc investir par toutes sortes de hantises. Victime de notre vacuité projective, il est devenu très difficile à envisager, à dévisager.

– Citation d’Etienne Klein, extraite de l’article publié dans le cadre de La Nuit des idées,
organisée par Universcience, le jeudi 25 janvier 2018 à la Cité des sciences et de l’industrie.

 

À bien y regarder, nous sommes en constante recherche de raisons de poursuivre l’aventure humaine, mais ces mêmes raisons n’ont eu de cesse de muter au fil des époques et des différents contextes qui ont pavé notre réflexion. Mais au fond, d’où vient cette constante envie de savoir, de connaître, qui est commune à chacun et chacune d’entre nous ?

Notre histoire n’a de cesse de nous le remémorer, l’Homme est un être pensant, comme nous le rappelle la dénomination « Homo Sapiens Sapiens », dénomination dont nous nous sommes affublés lorsque nous avons commencé à classifier les espèces.  Cet exercice de différenciation des organismes vivants est en lui même un caractère qui semble inhérent à notre espèce, à savoir ce besoin de classer et d’organiser le monde (alors même que l’éthologie et le cognitivisme nous ont définitivement détrôné du statut de seul être pensant). L’Homme est une espèce jeune, comme nous le démontre bien des pans de la science, mais son désir de classer le vivant s’est rapidement structuré, raffiné et organisé, comme en atteste de multiples écrits. L’ouvrage de Pline l’ancien (né en 23 apr J.-C. et mort en 79 apr J.-C.), « Naturalis Historiae » (publié vers 77 apr J.-C.), semble être le premier exercice le plus exhaustif du genre en son temps. Bien que porteur de bon nombre d’erreurs et d’imprécisions, dû à l’époque et au contexte, cet ouvrage a permis d’appuyer bien des travaux qui ont suivis. C’est là un fait qui atteste que, malgré les erreurs de nos pairs, nous sommes capables de rebondir et d’enrichir les pensées de ceux qui nous ont précédé. C’est d’ailleurs ainsi que l’Homme est passé de visions en visions, de modèles en modèles, au fur et à mesure de son évolution et de la complexification des liens sociaux l’unissant à ses semblables.

Pour expliciter notre propos, nous avons délimité ces différentes phases en quatre grandes étapes – ponctuées elles-mêmes de plusieurs phases transitives -. Ces quatre grandes étapes se distinguent par les développements successifs de la pensée théologique, de la pensée métaphysique, de la pensée positiviste et enfin de la pensée systémique. Comme nous pouvons le constater aujourd’hui, ces quatre grands courants de la pensée humaine ne se sont pas complètement étanches entre eux, nos façons de concevoir le monde pouvant osciller (voir fusionner) plus ou moins fortement, dès lors que nous considérons les individus dans leurs singularités propres et leurs parcours respectifs. Mais tout d’abord, quelle est la nature de ces quatre grands courants, ainsi que leurs forces et faiblesses respectives afin de conceptualiser le monde qui est, et ainsi nous rendre plus à même de faire face au monde qui vient ?


La pensée théologique, une narration plus qu’une explication du monde…

La pensée théologique se caractérise, du moins à ses origines, par une culture orale, dont les échanges reposent sur le partage de chants, de poèmes et de musiques, le tout transmis de génération en génération. Sans compter que leurs récits adoptent de manière récurrente le principe de filiation, donnant lieu à une mémoire collective sous forme de récits, contes et légendes. Des histoires linéaires dont on peut remonter le cours de façon généalogique (filiation entre dieux, mariages, naissances, etc.). C’est là ce qui peut potentiellement expliquer la richesse des mythes et leur complexité, à l’instar d’un téléphone arabe qui transformerait et déformerait au fil du temps la nature du récit originel.

Ce développement d’une forme de proto pensée explicative du monde n’aurait jamais pu se faire sans le développement d’un langage complexe, faisant de nous des experts en manipulation d’abstractions. Comme ne manque pas de le rappeler l’auteur et psychologue cognitiviste canadien, Steven Pinker, dans l’un de ses ouvrages, la cognition humaine possède deux caractéristiques essentielles pour transcender ses propres limites, à savoir sa faculté d’abstraction et la faculté combinatoire de sa cognition. Facultés sans lesquelles nous aurions été incapables de formuler une quelconque théorie sur le monde qui nous entoure.

Pour certains auteurs, la pensée théologique est, au vu des éléments de réflexion développés ci-dessus et les multiples découvertes historiques et archéologiques de ces dernières années, celle qui nous aurait permis, dans un premier temps, de réunir de vastes communautés autour d’un dessein commun. C’est en tout cas une théorie défendue par l’historien et professeur d’histoire israélien, Yuval Noah Harari, dans l’un de ses premiers best-seller. Celui-ci précise par ailleurs que malgré la taille de notre cerveau et les outils complexes que les espèces du genre homo maîtrisaient il y a de cela deux millions d’années, il fallut d’autres étapes significatives afin de développer le plein potentiel de nos capacités sociales. Ce qui se fit très rapidement suite aux grands changements que nous connaissons tous, à savoir la découverte du feu, de l’agriculture, de l’écriture… et la méconnue « Révolution cognitive » (il y a de cela 70 000  ou 30 000  ans), qui se situe entre la découverte du feu et de l’agriculture… Une révolution qui amena « Homo Sapiens Sapiens », selon Yuval Noah Harari, à constituer des groupes bien plus importants que ses autres congénères du genre homo. La capacité que nous avons de « bavarder », contribua grandement à cette capacité que nous avons de nous « grouper ». S’en suivit le développement d’une capacité propre à notre espèce, à savoir celle de formuler des fictions sur le monde qui nous entoure… Autrement dit, notre capacité à élaborer une « pensée théologique ».

C’est ainsi qu’apparurent les premiers dieux, mythes et légendes. La première trace physique que nous ayons d’une telle fiction est celle de la sculpture de l’homme-lion de la grotte d’Hohlenstein-Stadel. La mise en place de ces récits explicatifs du monde nous permit de penser collectivement au-delà du seul cercle restreint de la famille et de la tribu. Cette façon de faire permit de multiplier de manière exponentielle nos capacités de coopération. C’est ce qui explique que nous dépassons largement les capacités de certains de nos congénères en la matière, les chimpanzés ne pouvant se grouper au-delà de troupes comprises entre 20 et 50 individus. Nos capacités de pure bavardage quant à elle ne peuvent former des groupes que de 150 individus tout au plus, ce qui surpasse déjà largement les chimpanzés en la matière.

La croyance en des mythes communs marque donc une rupture nette dans nos capacités d’organisation et de mutualisation des efforts (à l’heure d’aujourd’hui ce sont plusieurs dizaines de milliers d’individus qui peuvent s’organiser autour de desseins communs). La pensée théologique permit ainsi à de multiples individus de se lier sans pour autant se connaître intimement, mais nous verrons par la suite que cette capacité à conceptualiser le monde de façon abstraite donna lieu à d’autres formes de pensée (la pensée philosophique, positiviste, systémique, etc). On peut donc estimer que cette proto pensée, bien qu’encore présente sous de multiples formes aujourd’hui, permit d’élaborer les bases qui permirent l’émergence des pensées plus raffinées qui lui succédèrent. C’est ainsi qu’apparut plus tardivement la pensée dites « philosophique », l’une des premières pensées qui, à défaut de se contenter de « raconter » le monde, s’est donné pour objectif de « l’expliquer ».


La pensée philosophique, une proto-critique en manque d’expérimentation…

C’est au VIème siècle av. J-C. qu’un nouveau saut cognitif est franchi, cette nouvelle façon de penser le monde émerge dans une cité grecque d’Ionie, située sur la côte ouest de l’Asie Mineure, l’actuelle Turquie. La ville de Milet voit émerger la fondation de l’école milésienne, représentée principalement par trois philosophes, à savoir Thalès, Anaximandre et Anaximène. Ces derniers se démarquent radicalement de la tradition grecque archaïque dans un premier temps par le passage d’une culture principalement orale à une culture bien plus orientée vers l’écrit. Les savoirs sont ainsi stockés et risquent moins d’être déformés par les générations suivantes. Ils s’expriment également en prose, qui est une forme ordinaire du discours, permettant de ne pas être assujetti aux règles du rythme et de la musicalité propre à la poésie, ce qui donne lieu à l’émergence d’un discours explicatif et argumenté. Cette façon de s’exprimer les extrait ainsi du caractère filiatif des récits d’antan, leur permettant de développer des théories explicatives du réel. L’objet même d’étude de la culture grecque milésienne se démarque également de la culture grecque archaïque, celui-ci est désigné sous le nom de « phusis », qui signifie « nature ». On passe donc du registre d’une narration dramatique mythologique à celui d’une explication argumentée des phénomènes naturels. 

Cette nouvelle façon de voir les choses implique également un rejet des éléments dits « surnaturels ». Ainsi, contrairement à la culture grecque archaïque, il n’est plus question pour les « physiciens » de Milet (au sens premier du terme, désignant les personnes se consacrant à l’étude du « phusis »), pour rendre raison d’un phénomène, de remonter la filiation du récit qui en est fait afin d’établir la généalogie structurelle de celui-ci. Ces derniers cherchent dorénavant les « causes » sous-jacentes à cette structure ordonnée et visible dans la nature. L’idée étant de chercher derrière le cours des événements des principes permanents, sur lesquels reposent le juste équilibre des divers éléments qui composent l’univers. Rendre raison d’un phénomène signifie donc dorénavant de donner l’explication causale de celui-ci par les seules ressources de la nature. La posture ici adoptée vis à vis de l’avenir n’est donc plus passive, car l’Homme ne cherche plus à flatter le destin via des offrandes ou des lectures obscures du dessein des dieux, il tente maintenant de le prédire en décelant les relations de causes à effets qu’il perçoit dans son environnement.

Cette seconde proto pensée explicative du monde, à savoir la pensée philosophique (en référence à la philosophie dites « naturelle »), va nous permettre de développer des concepts plus rationnels sur la nature et le réel. Thalès, Anaximandre et Anaximène vont ainsi développer dans un premier temps des théories explicatives du monde fondées sur les quatre éléments que sont l’eau, le feu, la terre et l’air. Ces visions et théories explicatives du monde vont de prime abord adopter des configurations qui aujourd’hui pourraient paraître risible, au regard des connaissances actuelles que nous avons sur le monde, mais ce serait oublier que ces mêmes théories ont permis aux suivantes d’émerger tour à tour. Un phénomène dû au fait que la pensée philosophique grecque ait permis l’émergence de la « critique », car si l’on peut expliquer la nature par la nature, il est dorénavant possible de présenter des modèles explicatifs plus ou moins valides, prédictifs et solides. Chose impossible auparavant étant donné qu’un élément surnaturel est par essence « hors de la nature ».

Les différentes cosmogonies et mythologies pouvaient donc se confronter dans l’imaginaire de ceux qui y souscrivent, mais dans les faits il était impossible de juger de la pertinence de telles ou telles visions par rapport à une autre. Après le combat des dieux – au premier plan sur plusieurs siècles – c’est le combat des idées qui prend place. De ces luttes intellectuelles émerge une troisième étape décisive dans le développement de notre cognition. En effet, après avoir « raconter » et « expliquer » le monde, vient le temps de « l’expérimenter ».


La pensée positiviste, une vision réductionniste face à un réel complexe…

Plusieurs siècles vont s’écouler avant que l’on cesse de se satisfaire des explications purement théoriques du réel. Ainsi, ce ne sont pas moins de 23 siècles qui s’écoulent avant que l’on ne change de façon d’appréhender le monde. Mais bien que ce temps puisse paraître long, cela n’est rien comparé aux temps qui sépare le passage de la pensée théologique à la pensée métaphysique. Nous passons ainsi d’une mutation ayant pris plusieurs dizaines de milliers d’années de maturation à un saut cognitif s’étalant sur quelques siècles… La marche s’accélère.

Pour faire écho à ce qui est dit en introduction, la délimitation de ces différentes étapes ne sert qu’à structurer le propos – sans compter qu’il existe bon nombre d’autres classement de l’évolution de la pensée humaine -, car toute évolution comporte de multiples phases transitives, plus ou moins clairement identifiées, voire inconnues. Nous concernant, nous situons le prochain saut cognitif aux alentours du XVIIème siècle apr. J-C., c’est là une période d’effervescence dans l’intelligentsia européenne, car nous sommes, rappelons-le, à l’aube du siècle des lumières.

C’est à cette période que bon nombre de savants décident de mutualiser leurs efforts afin de se réunir dans ce qui allait devenir la norme du siècle suivant, c’est la naissance des « académies » (en référence au célèbre jardin d’Athènes où Platon dispensait ses enseignements philosophiques). Cette mutualisation intellectuelle se joue dans un premier temps dans l’Italie de la Renaissance, c’est en effet dans l’effervescence de la redécouverte de la pensée grecque (en partie occultée durant le moyen-âge au profit d’une sauvegarde de la pensée théologique, des conflits qui n’empêchent pas le développement d’un certain raffinement de la pensée méthodique et scientifique), que celle-ci connaîtra un développement sans précédent.

La pensée grecque, bien qu’ayant connu bon nombre de développements percutants avec le mouvement de traduction gréco-arabe (IIe-IVe/VIIe-Xe siècle apr. J-C), connaît à cette période un développement fulgurant. Ces académies émergentes sont, dans un premier temps, portées par des princes ou des cours royales, c’est donc d’abord l’affaire d’une certaine élite. C’est ainsi que l’on voit la création de pas moins de 500 académies italiennes, vers 1530, portées par des personnages tels que les Médicis de Florence, qui fonda en 1459 l’Académie néoplatonicienne de Florence, sous l’influence du penseur byzantin Gémiste Pléthon. Des moyens importants sont ainsi investis dans le développement des connaissances, notamment dans les domaines de la médecine et de la chimie.

Les années qui suivent s’accompagnent donc d’un rapport plus utilitaire au savoir. La recherche ne se fait plus dans un but purement désintéressée, mais à dessein. Des résultats sont dorénavant attendus de la part des penseurs, qui mettent leurs réflexions au service des mécènes qui financent leurs travaux. C’est ainsi que naît peu à peu la « méthode expérimentale » à proprement parler, une méthode qui comporte une certaine dimension sociale, le but étant de convaincre les témoins des expériences et les éventuels financeurs. La science est donc désormais clairement une affaire publique, qui demande la production de « preuves » solides afin de convaincre les pairs.

Cette forme de patronage de la recherche scientifique ne tardera pas à s’étendre au-delà des frontières italiennes, pour s’étendre à l’ensemble de l’Europe. Plusieurs académies des sciences vont ainsi émerger tour à tour, comme les prestigieuses académies de Berlin (1700) et de Stockholm (1739).

Cet engouement pour l’expérimentation connaîtra bon nombre de déclinaisons, mais la plus caractéristique reste la pensée positiviste développée par le philosophe français Auguste Comte, entre le XVIIIème et le XIXème siècle (pensée qui influencera durablement la majorité des domaines de la pensée occidentale, y compris anglo-saxonne).

Celui-ci, encouragé par les réussites multiples des sciences expérimentales, développa dans son cours de philosophie positive (paru en 6 volumes, de 1830 à 1842), une classification des sciences dites « fondamentales », qui ont pour objet la découverte des lois qui régissent les diverses classes de phénomènes. Sa démarche s’appuie sur des méthodes réductionnistes, destinées à discriminer et rationaliser les différents processus de production de connaissances. C’est là la base du raisonnement qui l’amènera à proposer une classification des sciences des plus spécifiques au plus générales, l’amenant à concevoir un ordre qui est le suivant : les mathématiques, l’astronomie, la physique, la chimie, la biologie et enfin la sociologie. Cet ordre témoignant, selon le philosophe, d’un développement graduel des sciences, chacune nécessitant le développement de la discipline précédente, pour pouvoir émerger à son tour, sans pour autant en dépendre.

Cette vision linéaire et graduelle ne tardera pas à s’essouffler face aux crises successives de l’énergie, du système monétaire international, du déclin du structuralisme, ou encore vis à vis des crises environnementales multifactorielles. La vision Comtienne du progrès linéaire des techniques et des savoirs va se confronter peu à peu à la complexité du réel (ainsi qu’à sa part non négligeable d’imprévisibilité) et aux interdépendances des différentes disciplines, qui ne peuvent plus se concevoir de manière aussi cloisonnées et opaques.

Ainsi, après avoir « raconter », « expliquer » et « expérimenter » le monde, vient le temps de « lier » les éléments qui composent sa réalité à la fois dynamique et changeante.


La pensée systémique, une vision générique qui tend à oublier que « le diable se cache dans les détails »

Nous voici arrivés à la quatrième étape du raffinement de notre façon de penser le monde. Celle-ci n’excluant aucunement les précédentes s’appuie au contraire sur celles-ci, en plus d’y ajouter d’autres éléments conceptuels, afin de donner un nouveau souffle dans notre façon de faire état du réel. Comme nous avons pu le voir précédemment, les sauts cognitifs s’avèrent de plus en plus courts, d’où l’origine contemporaine de cette forme de pensée, dite systémique. Paradoxalement, le leitmotiv de cette pensée peut être résumé par une citation du philosophe grec Héraclite d’Ephèse (né vers 544 av. J.-C. et mort vers 480 av. J.-C.) :

Joignez ce qui est complet et ce qui ne l’est pas, ce qui concorde et ce qui discorde, ce qui est en harmonie et ce qui est en désaccord ; de toutes choses une et d’une, toutes choses.

 

 

Malgré le fait que l’on puisse remonter jusqu’à Héraclite pour retrouver les balbutiements de cette façon de penser le monde (sans oublier l’influence de la pensée pythagoricienne et l’influence conceptuelle d’autres civilisations telles que l’Asie), c’est réellement au cours de la seconde moitié du XXème siècle qu’émerge cette nouvelle vision, au sein de branches variées des sciences et des techniques. C’est en effet via la convergence du travail de multiples chercheurs que s’opère cette remise en question du modèle exclusivement positiviste précédent. On retrouve ainsi l’influence de chercheurs tels que le biologiste autrichien Von Bertalanffy (né en 1901 et mort en 1972), le mathématicien américain Norbert Wiener (né en 1894 et mort en 1964), l’ingénieur en génie électrique et mathématicien américain Claude Shannon (né en 1916 et mort en 2001), le chercheur en neurologie américain Warren Sturgis McCulloch (né en 1898 et mort en 1969) et le théoricien des systèmes américain Jay Wright Forrester (né en 1918 et mort en 2016). Ce tour d’horizon des figures de proue de la pensée dite systémique démontre à quel point on assiste à une convergence de multiples branches des sciences peu avant 1960. C’est cependant entre les années 1960 et 1970 que l’on assiste à une émancipation de cette nouvelle approche au-delà des frontières américaines, via la publication du rapport « Meadows & al. » en 1972 et la parution en France de l’ouvrage intitulé : « Le Macroscope : Vers une vision globale », du scientifique, prospectiviste, conférencier et écrivain français Joël De Rosnay. C’est en effet la prise de conscience de la complexité du monde qui permit ce rapprochement sans précédent de disciplines qui, dans le précédent modèle positiviste d’Auguste Comte, étaient étudiées de façon séparées. De nouveaux outils conceptuels ont également mis à mal le rêve Comtien de rendre le monde complètement prévisible, chose qu’il pensait par ailleurs impossible mais désirable afin de nourrir l’esprit de progrès. Ce fût le cas notamment avec l’avènement de la théorie dite du chaos, qui permit une meilleure appréhension de la complexité des systèmes dits dynamiques, très sensible à la fluctuation des conditions initiales. Un outil qui ne manqua pas de nous redonner de l’humilité vis à vis de nos capacités prédictives, ici mises à mal du fait de notre impossibilité à atteindre les mêmes résultats que certaines des sciences expérimentales qui sont à la base du modèle d’Auguste Comte, tels que les mathématiques qu’il plaçait comme la science la plus spécifique, et donc comme la plus aisément prédictive (c’était sans compter sur la découverte des modèles mathématiques dits chaotiques). En effet, la « théorie du chaos » nous rappelle que la moindre fluctuation dans les conditions initiales de tout système dynamique entraîne des résultats totalement différents, ce qui rend donc généralement toutes prédictions à long terme impossible. Ce phénomène est notamment dû à la loi de l’entropie, qui caractérise l’augmentation inexorable du degré de désorganisation, ou d’imprédictibilité du contenu en information d’un système. Un principe qui nous rappelle à quel point les facteurs de « désordre » sont bien plus nombreux que les facteurs « d’ordre » au sein de tout système dit « organisé ». Cette nouvelle façon de penser le monde nous a donc rendu plus souple et adaptable aux conditions sans cesse changeantes du réel. Mais cette façon de croiser les disciplines ne contient-elle pas, en contrepartie, le risque de nourrir une certaine forme de relativisme délétère vis à vis de la porosité de ces différentes branches des sciences ?

 

Le danger que revêt le relativisme a été mis pour la première fois en lumière avec l’affaire Sokal, où le physicien et épistémologue américain Alan Sokal publia un article pseudoscientifique intitulé : « Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique », dans la revue prestigieuse d’études culturelle postmoderne « Social Text ». Suite à cette affaire, le physicien Sokal s’est associé au physicien et essayiste belge Jean Bricmont, afin de rédiger un ouvrage destiné à mettre en évidence les travers de la philosophie postmoderniste, une tendance ayant largement parasitée le monde de la sociologie et de la philosophie des sciences. Il est à noter que la philosophie postmoderne, à laquelle est attachée cette forme lacunaire de relativisme, est née dans le même temps où la systémique s’est popularisée. Les bases de cette philosophie semblent s’ancrer dans un rejet radical du modèle positiviste précédent, cependant, comme nous avons pu le voir précédemment, ce n’est pas parce que nous évoluons dans notre façon de penser le monde que cela inclut un rejet complet et absolu des acquis précédents. Cette volonté de rapprocher les disciplines semble également avoir eu pour conséquence, du moins dans une certaine frange des tenants de la pensée systémique (notamment en ce qui concerne les sciences humaines), un rejet de la rigueur expérimentale qui constitue pourtant un héritage non négligeable de la philosophie des Lumières, qui servit de base à l’avènement du positivisme d’Auguste Comte. La complexité du monde impliquerait même selon certains des auteurs les plus radicaux de la pensée postmoderne, que toute connaissance serait relative, qu’elles seraient toutes le résultat d’une vision du monde issue de conditions sociales spécifiques… On voit là un rejet absolu de toute notion d’universalisme, d’empirisme, de matérialisme et d’objectivisme. Notions qui nous ont jusque là induit à garder en ligne de mire que le monde ne nous est pas intrinsèquement inaccessible, et que tout défaut de réponse n’est qu’une question de manque temporaire de moyens. Un juste milieu se doit donc d’être trouvé afin de faire cohabiter les bienfaits de la pensée systémique et de la pensée positiviste. Ainsi, bien qu’il soit juste d’écouter les propos du philosophe des sciences autrichien Paul Feyerabend (né en 1924 et mort en 1994), dans son ouvrage « Contre la méthode, Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance », publié en 1975, concernant le fait qu’il est bon de nous prémunir de toute forme naïve de scientisme voulant exclure totalement toute forme d’influence sociale dans l’élaboration de nos savoirs, il ne faut pas pour autant nous laisser aller à l’exact opposé qui consisterait à tout mettre sur un même pied d’égalité. Comme le disait le philosophe allemand Friedrich Wilhelm Nietzsche (né en 1844 et mort en 1900), dans l’ouvrage intitulée « Ainsi parlait Zarathoustra », publié en 1972, « le diable est dans les détails ». Nous voilà arrivé aux termes des quatre grands courants de pensée qui nous ont permis d’arriver à notre niveau actuel d’appréhension du réel. La pensée théologique nous ayant permis de « raconter » le monde, la pensée philosophique de « l’expliquer », la pensée positiviste de « l’expérimenter » et la pensée systémique d’en « lier » les différents éléments, comment pouvons nous aller plus loin, afin de devenir des scénaristes avisé(e)s de notre futur ?


L’avenir, un script aux bases plus solide qu’il n’y paraît :

Avons-nous réellement perdu de vue l’avenir et son horizon, comme le précise Etienne Klein lors de son allocution à « La Nuit des Idées » en 2018 ? Cette perte de foi en l’avenir que celui-ci pointe du doigt semble s’être opéré dans le courant du XXème siècle, un fait amèrement illustré par cette citation du politologue et historien des idées français Pierre-André Taguieff

L’homme du XXème siècle est moins confiant que son ancêtre du XIXème siècle.

 

Un événement marquant, qui reste jusqu’aujourd’hui dans les mémoires de ceux qui l’ont vécu durant la Seconde Guerre Mondiale, reste le déploiement des bombes nucléaires sur les villes d’Hiroshima et de Nagasaki, le 06 et 09 août 1945. C’est là un point de rupture où l’Homme a perçu avec une acuité effrayante son pouvoir de destruction, une révélation dont nous peinons à nous remettre. Mais c’est là fermer les yeux sur nos réalisations et progrès en tant qu’espèce. C’est par ailleurs la rançon de toute compréhension approfondie, que celle d’être toujours plus au fait des conséquences de nos actes. Nous sommes aujourd’hui tributaire d’une histoire, d’une façon de penser le monde qui n’a pas encore fini de muter et de changer afin d’éclaircir notre horizon. Nous retrouvons aujourd’hui notre fabuleuse capacité de narration dans les récits fictifs que nous faisons de civilisations partant à la conquête des étoiles ; notre capacité à expliquer le monde dans les pensées d’auteurs toujours plus pertinent au fil des siècles qui se succèdent ; notre capacité à expérimenter dans les réalisations toujours plus audacieuses de nos pairs ; et notre capacité à lier les événements dans l’élaboration de modèles systémiques transdisciplinaires, nous rendant de plus en plus efficaces vis à vis de la complexité du monde… Au regard de cet héritage, partons nous réellement perdant ? Si nous prenons réellement conscience de tout cela, ne pouvons-nous pas inverser la tendance en imaginant de meilleurs lendemains ? Les récits catastrophiques, bien que parfois très élaborés, ne sont-ils pas des œuvres de fictions paresseuses au vu des trésors d’ingéniosité qu’il nous faut déployer pour imaginer des histoires plus optimistes ? Ce serait là un défi commun et salvateur que de nous mettre à imaginer des avenirs meilleurs, des configurations sociétales plus saines, des modèles socioéconomiques plus globalisant et audacieux, des idéaux toujours plus élevés et en accord avec nos capacités à les réaliser…

 

 

Si nous devenions de plus en plus nombreux à nous essayer à de la prospective optimiste mais pas naïve, il est certains que de multiples idées émergeront, des idées qui mettront à mal cette actuelle vacuité projective dont nous sommes victimes.

Notre équipe en est persuadée, l’Humanité est capable de bien plus de choses que nous ne pourrions l’imaginer. La futurologie n’est ainsi pas qu’une affaire d’utopistes, elle demande une rigueur et une connaissance de notre histoire, une connaissance de nos échecs et de nos réussites, et une connaissance de l’état de l’art dans bien des domaines… Elle demande surtout de l’humilité vis à vis de la complexité du monde. Une humilité qui, loin d’être effrayante, à force d’étude devient fascinante. 

 

Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants. Nous voyons ainsi davantage et plus loin qu’eux, non parce que notre vue est plus aiguë ou notre taille plus haute, mais parce qu’ils nous portent en l’air et nous élèvent de toute leur hauteur gigantesque.

– Métaphore attribuée au philosophe platonicien français du XIIème siècle Bernard De Chartres

 

– Ecrit par Mathias TECHER ;
– Relecture par Thierry Desesquelle ;
– Relecture et mise en forme par Jean Depiesse

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Mathias TECHER
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Mathias TECHER

En tant que président de l'ONG Civilisation 2.0, mon intérêt pour la connaissance se veut transdisciplinaire, tout comme l'objet de notre organisation. D'où l'intérêt, pour nous, de vous faire découvrir les lectures qui constituent la charpente de nos connaissances. Je mets donc ici à contribution mes réflexions et mon recul sur les différentes ressources bibliographiques qui constituent la moelle épinière de notre organisation. Une rubrique qui contribuera, à n'en pas douter, à l'essor des pensées et des actions proactives de tout un chacun.

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