« LA FIN DU TRAVAIL » DE JEREMY RIFKIN

« LA FIN DU TRAVAIL » DE JEREMY RIFKIN

« LA FIN DU TRAVAIL » DE JEREMY RIFKIN 400 609 Mathias TECHER

Un ouvrage de Jeremy Rifkin, spécialiste de prospective scientifique et économique et essayiste américain, paru en 1995 dans un premier temps à New York, puis l’année suivante en France aux éditions « La Découverte », avec une préface de Michel Rocard (Premier Ministre sous la présidence de François Mitterrand de 1988 à 1991). Cet essai traite d’un sujet aux implications lourdes, « La Fin du Travail : Le Déclin mondial de l’emploi et l’avènement d’une ère post-marchande ».

Il est à noter que l’auteur n’est pas le premier à réfléchir sur ce sujet aux conséquences multiples, plusieurs autres auteurs ont d’ores et déjà discutés à leurs façons de cette même thématique. Pour n’en citer que quelques uns, nous pouvons voir par exemple ce sujet développé au travers des ouvrages de Georges Friedmann, « Où va le travail humain? » (1950), de Jacques Bidet et Jacques Texier, « La Crise du travail » (1995), de Jean Boissonnat, « Le Travail dans 20 ans » (1995), de Robert Castel, « Les Métamorphoses de la question sociale » (1995), de Dominique Méda,  « Le Travail en voie de disparition » (1995), et ce, sans oublier, les réflexions encore plus antérieures de John Mayard Keynes, lorsque celui se pencha dans les années trente sur un nouveau mal civilisationnel, celui du « chômage technologique ». Réflexion de Keynes que l’on retrouve dans la publication en 1930 de sa conférence intitulée « Economic Possibilities for our Grandchildren » (« Les alternatives économiques de nos petits-enfants »). On peut donc en conclure que ce n’est pas là un sujet anodin, du fait de la mobilisation que celui-ci n’a eu de cesse de susciter, dès lors que nous en avons discerné les conséquences au travers de notre Histoire. Conséquences notamment remarquables suite aux périodes de la première et seconde révolution industrielle, que l’on situe entre 1850 et 1940.

Jérémy Rifkin abonde cependant dans le sens d’une « Troisième révolution industrielle », que nous serions en train de vivre actuellement, et dont il situe le début vers la fin du XXème siècle, avec l’introduction des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC). Cette idée est appuyée par plusieurs autres observateurs indépendants, tels que l’historien français des révolutions industrielles François Caron, qui, dans un article de l’Express du 27 Avril 2000, voyait cela comme un fait avéré. Les chercheurs et économistes du Massachusetts Institute of Technology (MIT), Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, abondent également en ce sens en parlant eux d’un « Deuxième âge de la machine », caractérisé par un progrès exponentiel, numérique et combinatoire, à même de bouleverser notre rapport au travail.

Mais au fond, qu’est ce qui caractérise cette fameuse « Troisième révolution industrielle », et en quoi cela impacte t-il notre rapport au travail ? Plusieurs arguments sont avancés par l’auteur, qui étudie cette problématique à la manière d’un historien et d’un économiste. C’est ainsi que l’on peut voir la question des mouvements sociaux états-uniens du début du XXème siècle sous un jour nouveau, Rifkin établissant des liens de causalités entre la première et seconde révolution industrielle et la situation des afro-américains suite à la guerre de Sécession (1861-1865). La première révolution industrielle ayant touché le secteur primaire (se référant au milieu agricole), bon nombre de personnes issues de la population afro-américaine (ceux-ci étant passé, suite à la Guerre de Sécession, du système de l’esclavage à celui du métayage) ont dû émigrer vers les milieux urbains, en recherche d’une reconversion dans le secteur secondaire des industries. C’était sans compter l’arrivée de la seconde révolution industrielle, qui remit au ban de la société cette couche de la population fraîchement arrivée dans les villes. Au-delà du clivage noirs/blancs, déjà présent dans l’esprit de la population américaine à cette époque, les conflits furent grandement facilités par ces mutations technologiques sans précédent. Partant de là, l’auteur nous invite à regarder l’impact actuel des NTICs sur nos sociétés, notamment via le prisme de la société étasunienne. Cet impact est analysé via bon nombre de données et de sources que Jeremy Rifkin présente dans cet ouvrage de façon à mettre en lumière plusieurs points, propres selon lui à l’avènement de cette « Troisième révolution industrielle ».

Un contre-argument qui revient souvent de la part des critiques à propos de Jeremy Rifkin est le suivant : suite aux premières et secondes révolutions industrielles, bon nombre d’emplois furent créés dans le secteur tertiaire (relatif aux services), chose que les économistes ont tendance à expliquer du fait de ce que l’on nomme l’effet de « percolation ». Il s’agit d’une idée selon laquelle les bienfaits apportés par les innovations technologiques et la hausse des gains de productivité finissent par filtrer vers les travailleurs sous la forme de marchandises moins onéreuses, d’une hausse du pouvoir d’achat, amenant ainsi à la création de plus d’emplois du fait d’une hausse de la demande… Cet effet est, selon l’auteur et les données qu’il nous présente, de moins en moins valide à l’heure de la « Troisième révolution industrielle ». Chiffres et données qui se vérifient encore aujourd’hui au travers d’autres ouvrages et recherches indépendantes de celles menées par Rifkin, notamment dans l’ouvrage d’Erik Brynjolfsson et d’Andrew Mc Afee (« Le Deuxième âge de la machine : Travail et Prospérité à l’heure de la révolution technologique », publié en 2015) sur lequel nous avons également rédigé un article . Bien d’autres points et thématiques, propres aux canons socioéconomiques relativement admis par le plus grand nombre comme équivalent à des axiomes mathématiques, sont ici déconstruits, analysés et comparés avec des données de terrain. L’auteur attaque donc ce sujet hautement controversé au travers de cinq grandes parties.

La première partie, intitulée « Les deux visages de la technologie », traite des différents engouements et tendances qui ont accompagnés les années folles (1920-1929) suite à la fin de la Première Guerre Mondiale (1914-1918). Cette partie dénonce notamment l’aveuglement manifeste de ceux qui portaient encore crédit à l’effet de percolation qui, selon eux, justifiait à lui seul la vision d’un avenir sans accroc et aux bienfaits continus. Vision qui fût battue en brèche dès lors que des phénomènes managériaux, tels que le « reengineering », dynamisés par l’introduction de l’informatique, rationalisèrent et simplifièrent les processus de production, donnant lieux à une hausse notable de productivité et du chômage. Paradoxe qui accompagne encore aujourd’hui le monde du travail. L’auteur revient également sur les échecs du secteur public à répondre à ces nouvelles problématiques, en prenant pour exemple l’affaire du « New Deal » (1933-1938) sous la présidence de Franklin Delano Roosevelt (président des Etats-Unis de 1933 à sa mort en 1945), qui proposait l’ouverture de grands chantiers publics destinés à relancer l’économie, ce qui n’a pas arrangé les choses sur le long terme et n’a été qu’une réussite partielle sur le court et moyen terme. Cette solution à l’époque était déjà anachronique et perdure encore aujourd’hui dans l’application des politiques publiques en cas de crise. Jeremy Rifkin revient également sur la vision utopiste de l’époque où bon nombre d’auteurs, de futurologues et de technocrates prônaient une mise en valeur des nouvelles technologies afin de répondre aux attentes du plus grand nombre. Elles ne résistèrent cependant pas aux dissociations internes des différentes figures de proues du mouvement technocratique de l’époque, sans compter les différents drames survenus par la suite où l’outil technologique fût mis en cause (comme avec l’usage des bombes atomiques américaines sur les villes japonaises en 1945). Cela découragea ainsi la majeure partie de la population, donnant lieu à une vision plus pessimiste du futur, propre à celle que l’on connaît aujourd’hui.

La seconde partie traite, quant à elle, des différents tenants et aboutissants de la « Troisième révolution industrielle ». Il y est ainsi question de l’avènement des technologies de pointe, avec notamment les débuts de l’Intelligence Artificielle (IA), ainsi que de l’introduction de plus en plus massive de l’automatisation dans les processus de production, contribuant ainsi à la formation grandissante d’un sous-prolétariat urbain. L’auteur parle également des nouvelles mutations managériales dites « postfordistes », qui contribuèrent à l’accroissement de la productivité et du chômage, notamment avec la venue des gestions à flux tendus, propres aux modèles managériaux issues de la période du « Toyotisme » (1962). Cette partie aborde également le déclin progressif des forces syndicales, dans les années cinquante, qui préférèrent éluder la question de l’automatisation grandissante, au risque d’être vu comme des ludittes modernes (cf : le « luddisme » qui se caractérise par les conflits de 1811-1812, opposant les ouvriers tondeurs et tricoteurs anglais aux employeurs et manufacturiers, lors de l’introduction de la machine à tisser). Les forces syndicales préférèrent adopter une posture négociatrice face aux employeurs de l’époque – posture que l’on retrouve encore aujourd’hui dans bon nombre de conflits opposant les mouvements syndicaux aux mouvements patronaux.

Les troisième et quatrième parties abordent les différentes phases de dépeuplement des secteurs primaires et secondaires, ainsi que l’extension du phénomène au secteur tertiaire (secteur des services). Exemples à l’appui, Jérémy Rifkin nous montre à quel point les nouvelles technologies impactent notre quotidien et notre rapport au travail depuis la première révolution industrielle. La quatrième partie expose, quant à elle, les conséquences de ce chômage progressif au niveau socioéconomique. Il y est ainsi question de la disparition progressive de la classe moyenne, et du creusement de l’écart entre les riches et les pauvres. Rifkin fait également mention des maux qui affectent les salariés depuis l’introduction des NTICs (burn-out, stress, dépression, anxiété…etc). Cette partie se conclut sur un phénomène dont on parle peu, celui de l’automatisation du tiers-monde, plus forte à bien des égards que ses homologues du Nord. Tous ces phénomènes réunis amènent une certaine instabilité socioéconomique, propice à l’émergence de beaucoup des malaises sociaux et criminels. Ces effets se retrouvent aujourd’hui dans les régions où le chômage et l’inégalité économique sont plus prononcés. Les observations sont corroborées par d’autres études indépendantes, telles que celles de Richard Wilkinson et Kate Pickett, dans leur ouvrage « Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous ? », publié en France en 2013, sur lequel un article est également disponible dans la bibliothèque Civilisation 2.0.

La cinquième et dernière partie de cet ouvrage traite des propositions de l’auteur afin de répondre aux défis propres à ladite « Troisième révolution industrielle ». Les propositions de Rifkin se résume en deux points, que sont la réduction du temps de travail et la revalorisation des activités propre à ce qu’il nomme le « Tiers-secteur ». La première de ses propositions eut un impact assez important, ce qui ne manqua pas d’influencer les débats des années 1990 et 2000 concernant les impacts de la technologie sur l’emploi et l’entreprise, il a notamment impulsé le passage aux 35 heures en France. La seconde proposition prend en compte les activités ne relevant pas du secteur public ou du secteur marchand, Rifkin fût le premier à les réunir sous le terme de « Tiers-secteur ». À ne pas confondre avec le secteur « Tertiaire », relatif au métier des services. Ce secteur prenant en compte des activités aujourd’hui peu mises en avant par les institutions publiques et marchandes : indépendant, bénévole, coopératif, mutualiste, solidariste, associatif, distributif, social… etc. Le  « Tiers-secteur » étant, selon l’auteur, le seul secteur capable de porter le développement d’une société post-marchande, à même de rendre à l’Homme son utilité et son bien-être au delà de ce que peut lui proposer le système marchand ou bien encore le secteur public, qui sont en berne du fait des multiples raisons citées dans l’ouvrage.

Jérémy Rifkin conclut donc cet ouvrage sur une note d’espoir, mais garde tout de même un regard critique sur les potentialités et les risques inhérents à ses propositions. Son analyse des faits lui ayant démontré que bon nombre d’idées louables sur le papier pouvaient s’avérer désastreuses sur le terrain, dès lors que la mise en pratique de ces mêmes idées étaient guidées par intérêts politiques et monétaires. Il nous invite donc, via plusieurs propositions, à repenser notre rapport à la société et à la prise en charge de notre avenir. L’idée étant de nous rendre actif face aux mutations à venir, afin de faire de nous des acteurs à part entière de la société d’aujourd’hui et de demain. Bien des moyens sont donc disponibles pour faciliter la coopération entre le secteur public, marchand et le tiers-secteur, c’est là, selon l’auteur, l’unique moyen d’appréhender le futur sereinement, et d’amorcer ainsi la transition vers ce monde dit postmarchand.

Pour conclure, que l’on soit ou non en accord avec les idées et propositions de Jeremy Rifkin, il est indéniable que son discours et ses données soulèvent une grande variété de problématiques que nous ne pouvons décemment ignorer. Aujourd’hui encore, bon nombre d’auteurs, influencés ou non par ses travaux, traitent de la question d’une vision postmarchande de l’économie. À l’heure où la précarisation de l’emploi devient une norme (avec notamment l’essor des contrats à temps partiel et des intérim), où le chômage croît plus vite que notre capacité à absorber efficacement cette population en demande d’activités, où le travail se crée pour des postes surqualifiés et ultra rémunérés qui constituent ce que l’on appelle aujourd’hui le secteur de « l’économie de la connaissance » (regroupant les créateurs et manipulateurs d’abstraction propres aux économies high-tech d’aujourd’hui), et qui ne touche qu’une faible part de la population au détriment du reste, n’est-il pas opportun de réfléchir sérieusement à un après ? C’est là ce à quoi nous invite l’auteur. Il est, semble t-il, important de se pencher sur certains fondamentaux si nous désirons formuler des réflexions réellement pertinentes et constructives pour l’avenir. C’est là une démarche qui peut s’avérer quelquefois douloureuse, tant la réalité est à même de nous déstabiliser. C’est du moins, selon nous, la responsabilité qui incombe à quiconque aspire à devenir une réelle force de proposition.

Mathias TECHER

rifkin

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Mathias TECHER

En tant que président de l'ONG Civilisation 2.0, mon intérêt pour la connaissance se veut transdisciplinaire, tout comme l'objet de notre organisation. D'où l'intérêt, pour nous, de vous faire découvrir les lectures qui constituent la charpente de nos connaissances. Je mets donc ici à contribution mes réflexions et mon recul sur les différentes ressources bibliographiques qui constituent la moelle épinière de notre organisation. Une rubrique qui contribuera, à n'en pas douter, à l'essor des pensées et des actions proactives de tout un chacun.

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